Entre canicules et eaux usées, les huîtres d’Arcachon boivent la tasse
Quelques jours de répit… Alors qu'une première vague de chaleur s'éloigne lentement de l'Hexagone, un second dôme de chaleur pourrait, selon les prévisionnistes météo, s'abattre sur la France dans les prochains jours. Si les sociétés et corps humains sont mis à rude épreuve par ces températures historiques, la faune et la flore ne sont pas épargnées. D'autant moins que l'atmosphère terrestre n'est pas la seule à se réchauffer : les océans aussi, qui deviennent de plus en plus inhospitaliers pour leurs habitants à nageoires… ou à coquilles.
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30°C, une température létale pour les huîtres
Ainsi des huîtres qui, de la baie de Cancale au bassin d’Arcachon, en passant par Marennes-Oléron, souffrent elles aussi de la multiplication et de l’intensification des canicules. Dans l’étang de Thau, en Occitanie, la première vague de chaleur de mai 2026 sonnait déjà comme un avertissement pour les ostréiculteurs locaux, confrontés à une surmortalité de leurs huîtres dès lors que la température de l’eau dépasse 30°C. « La température peut amener à des problèmes d'oxygène », expliquait alors au micro de France Info le chercheur à l’Ifremer Franck Lagarde : « quand il n’y en a plus, l’huître meurt ».
Et l'expert de faire part de son inquiétude : « peut-être que les problèmes qu'on voit aujourd'hui dans la lagune de Thau apparaîtront dans d'autres bassins ostréicoles français dans un futur proche ». L’avenir lui a, malheureusement, donné raison. Dans le bassin d'Arcachon, les ostréiculteurs locaux constatent eux aussi « un stress très important » chez leurs huîtres. Pour lutter contre les effets du réchauffement climatique, certains d’entre eux adaptent, comme sur les chantiers de BTP, leurs horaires de travail. D’autres encore n’hésitent pas à investir dans de dispendieux refroidisseurs d’eau afin de maintenir une température tolérable par les mollusques.
Du réchauffement climatique aux rejets d'eaux usées, sale temps pour les huîtres d'Arcachon
Hélas pour les ostréiculteurs d'Arcachon et leurs huîtres, le dérèglement du climat n'est pas la seule menace à laquelle ils font face. Situés près de zones densément peuplées, les parcs ostréicoles du bassin sont régulièrement alimentés par les eaux usées d'origine humaine. Une pollution qui contamine les huîtres et, par voie de conséquence, les consommateurs qui les mangent, comme un certain nombre de Français en avaient fait l'amère expérience en décembre 2023, quand une épidémie de gastro-entérite avait contraint les ostréiculteurs à suspendre la vente de leurs produits entre Noël et le Nouvel An.
L'affaire n'en est pas restée là. Deux ans après les faits, le journaliste Hugo Clément a consacré un numéro du magazine Sur le front à la problématique des eaux usées rejetées dans le bassin. Surtout, l’enquête menée par l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) et l’Office français de la biodiversité (OFB) a conduit, en février 2025, à la garde-à-vue de deux dirigeantes impliquées dans le scandale : la directrice générale du Syndicat intercommunal du bassin d’Arcachon (SIBA) et ancienne salariée de la Société d’assainissement du bassin d’Arcachon (SABARC, une filiale de Veolia) ; et la directrice des opérations de Veolia Atlantique.
Décrite comme « technique » par les avocats de deux personnes entendues, cette procédure faisait suite aux plaintes déposées par le Collectif Environnement du Bassin d’Arcachon (CEBA) et plusieurs associations écologistes, pour « pollution, écocide et mise en danger de la vie d’autrui ». La vétusté du réseau des eaux usées serait en cause, ainsi que de potentiels rejets que les enquêteurs qualifient de « discrets et volontaires ». Des pratiques également pointées du doigt par Thierry Lafon, un ostréiculteur gujanais qui nous confie avoir constaté « une lente dégradation » du traitement de l’eau.
« Le bassin est en train de vivre un effondrement »
« Le bassin au niveau ostréicole est en train de vivre un effondrement », déplore encore l'ancien président des ostréiculteurs du bassin d'Arcachon, qui s'inquiète ouvertement d'« un déclin progressif, avec une récente accélération ». Et ce ne sont pas les fortes précipitations de l'hiver dernier qui rassureront notre ostréiculteur, lui qui n'a, comme certains de ses collègues dans la presse locale, pu que témoigner de son « impuissance » face à un nouveau débordement d’eaux usées dans les communes du bassin.
Et rien n'indique que la situation pourrait s'améliorer à court terme – bien au contraire. A la Teste-de-Buch, tous les regards se tournent ainsi vers le « wharf » : un gigantesque tuyau sur pilotis, qui sur près de 800 mètres de longueur achemine les eaux usées au large du bassin d'Arcachon. Bâti en 1974, le monstre d'acier nécessite d'importants travaux, menés, ici encore, par le SIBA, dont le propre directeur reconnaît que le wharf « pourrait casser ». De quoi alerter l’ostréiculteur de Gujan-Mestras, selon qui justement « le SIBA est au cœur des responsabilités avec Veolia. (…) Cette situation est connue de longue date (et) sa mise en œuvre est plus que douteuse ».
Pour Veolia, le climat attendra
Le choix imminent d'un nouveau délégataire en charge de l'assainissement pourrait-il donner une lueur d'espoir aux habitants et ostréiculteurs d'Arcachon ? Pas vraiment, si l'on en croit les associations locales, qui redoutent que Veolia soit reconduit par le SIBA. « Ce choix intervient dans un contexte qui a révélé les failles du SIBA, en particulier son incapacité à anticiper et prendre en compte l’impact de l’artificialisation du territoire, alors que les conséquences du réchauffement climatique sont connues depuis plusieurs décennies », clame dans les pages de Sud-Ouest Patrick du Fau de Lamothe, le président de l’association Arc’Eau.
Des craintes corroborées par certains employés du SIBA eux-mêmes. Sous couvert d'anonymat, l'un d'entre eux nous confie que « le sujet de l'appel d'offres est extrêmement sensible et ne fait l'objet d'aucune discussion en interne. Seules quelques personnes ont eu accès aux offres techniques ». D'après ce même employé, « c'est un secret de polichinelle que Veolia sera annoncé vainqueur. La mise en place technique interviendra début 2027 ». « Il y a eu des discussions entre les élus, la tendance était plutôt favorable à Suez », se rappelle-t-il, « mais les interlocuteurs techniques au sein du SIBA ont pris la défense de Veolia et les élus se sont finalement rangés derrière l’offre de Veolia, à l’exception du maire d'Arès ».
La perspective de la reconduction de Veolia en fait bondir plus d'un au cœur du bassin. Au premier rang desquels Patrick du Fau de Lamothe, qui nous assure que « le SIBA ne réalise pas les investissements qu’il a programmés ». « La crise de 2023 aurait pu être évitée », nous glisse-t-il, « si les investissements promis avaient été faits ». Or « il n’y a aucune préparation de l’avenir. Un rapport de Veolia d’octobre 2023 à janvier 2024 montre qu’ils ont perdu le contrôle d’eaux usées, y compris les bassins de rétention ». Le président d'Arc'Eau rappelle aussi qu'en « 120 ans, la mer a monté de 23 centimètres. Dans les cent prochaines années, d’un mètre. Les élus l’ignorent. Ça nécessiterait de conserver le terrain pour le déplacement des futures activités ».
« Permis de polluer »
Pour Patrick du Fau de Lamothe, alors même que le climat s'emballe, « le SIBA comme Veolia ne prennent pas en compte cette évolution majeure ». Fataliste, l'associatif sait que dix des douze élus du bassin ont été récemment réélus et qu'il « n'y aura pas de changement structurel sur les choix des partenaires ». Et ce alors que d'autres sociétés, comme Suez, ont fait acte de candidature : « on réclamait des installations mobiles d'eau usées. Veolia n'en fait pas, Suez en fait », relève le militant, qui se désole dans Sud-Ouest d'une « reconduction (qui) serait comprise comme (…) une provocation » : pire, un véritable « permis de polluer ».
Source: www.linfodurable.fr
