Nous avons passé des décennies à combattre le feu comme un ennemi absolu. Résultat : les forêts méditerranéennes se sont refermées, les broussailles se sont accumulées, et les incendies, quand ils surviennent, sont devenus incontrôlables. Le paradoxe est cruel. En voulant supprimer tout feu, nous avons créé les conditions des feux les plus dévastateurs. C’est précisément ce cercle vicieux que tente de briser le projet « Vivre avec le feu », porté par le Parc naturel régional des Préalpes d’Azur et l’agence Warucene, avec le soutien de la Fondation MAIF.
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Quand la prévention absolue produit la catastrophe
Le raisonnement est simple, presque trop simple pour avoir été entendu pendant longtemps. Historiquement, le feu faisait partie intégrante des écosystèmes méditerranéens. Les éleveurs pratiquaient l'écobuage, les forestiers le brûlage dirigé. Ces petits feux contrôlés nettoyaient les sous-bois, limitaient l'accumulation de combustible végétal, entretenaient les paysages. Puis est venue l'ère de la lutte anti-incendie totale, portée par une vision urbaine du risque : le feu doit être éradiqué, point final.
Sauf que la nature, elle, ne raisonne pas par décret. En l'absence de ces pratiques ancestrales, la végétation s'est densifiée. Les terres agricoles et pastorales ont été abandonnées. Les paysages se sont fermés. Et quand un feu démarre, par accident ou par malveillance, il trouve devant lui des réserves de combustible considérables. Les pompiers, aussi compétents soient-ils, ne peuvent plus grand-chose face à des incendies de cette ampleur. Comme le formule Sébastien Lahaye, fondateur de Warucene : « Les incendies ne peuvent plus être maîtrisés seuls par les pompiers, ce qui impose une responsabilisation collective face au risque feu. »
Réhabiliter ce qui marchait avant
Le projet « Vivre avec le feu », lancé en 2026, part d'un constat pragmatique. Plutôt que de continuer à nier la place du feu dans ces territoires, autant apprendre à vivre avec lui, c'est-à-dire à le maîtriser par anticipation. L'idée n'est pas nouvelle, elle est même très ancienne. Mais elle se heurte à un obstacle majeur : l'acceptabilité sociale. Car si les brûlages dirigés sont techniquement efficaces, ils restent mal compris, voire rejetés par les riverains. Qui accepte de voir de la fumée monter volontairement d'une forêt, alors que l'imaginaire collectif associe le feu à la destruction ?
C'est là toute l'ambition de ce programme interdisciplinaire, qui associe chercheurs de l'Université de Nîmes, gestionnaires d'espaces naturels, éleveurs, forestiers, pompiers et habitants. L'objectif affiché est double : améliorer la compréhension scientifique des incendies et de leurs moyens de prévention, mais aussi développer des outils concrets pour faire évoluer les perceptions. Autrement dit, il ne suffit pas de démontrer que le brûlage dirigé fonctionne. Il faut encore convaincre ceux qui vivent sur place que mettre le feu volontairement, c'est justement éviter le pire.
Une exposition pour changer les mentalités
Du 18 juillet au 2 août 2026, une exposition immersive sera présentée au Centre International d'Art Contemporain de Carros, dans les Alpes-Maritimes. Le choix du lieu n'est pas anodin. Carros se situe dans une zone particulièrement exposée au risque incendie, où les tensions entre urbanisation croissante et espaces naturels fragiles sont palpables. L'exposition mêle témoignages d'habitants, archives historiques, objets du territoire, contenus scientifiques et créations artistiques. Un journal illustré accompagne la démarche, prolongeant l'expérience au-delà de la visite.
L'enjeu est de rendre visible une recherche souvent confinée aux cercles académiques. Mais aussi de créer un espace de dialogue. Car la transformation des comportements ne se décrète pas. Elle passe par la compréhension, par la confrontation des points de vue, par la reconnaissance des savoirs locaux. Renaud Dumas, directeur adjoint du Parc naturel régional des Préalpes d'Azur, insiste sur cette dimension : « Le projet s'inscrit pleinement dans les missions des Parcs naturels régionaux en contribuant à la protection des espaces vulnérables, à l'aménagement du territoire face au risque incendie, au soutien des activités locales et à la sensibilisation des publics. »
Le changement climatique rend l'urgence encore plus criante
Reste que le contexte ne laisse guère le choix. Avec le réchauffement climatique, les épisodes de sécheresse s'intensifient, les canicules deviennent plus fréquentes, les vents violents plus imprévisibles. Les conditions idéales pour que les incendies se multiplient et gagnent en puissance. Dans ce cadre, continuer à miser uniquement sur la réaction, c'est accepter de subir. Réintroduire le brûlage dirigé, c'est reprendre la main, anticiper, agir avant que le feu ne décide pour nous.
Sandra Minault, de la Fondation MAIF, le dit sans détour : « Face à la croissance du risque d'incendies majeurs, la Fondation MAIF soutient toutes les initiatives susceptibles d'améliorer la prévention de ces catastrophes naturelles. Les pratiques de pastoralisme et de brûlages dirigés font partie des acquis culturels historiques sur lesquels il est possible de s'appuyer pour mieux lutter contre ces risques. » En clair, il ne s'agit pas d'inventer une solution miracle, mais de réhabiliter ce qui fonctionnait déjà, avant que la modernité ne décide de tout effacer.
Une question de culture autant que de technique
Au fond, « Vivre avec le feu » pose une question plus large : sommes-nous capables de réapprendre à cohabiter avec des phénomènes naturels que nous avons longtemps cru pouvoir éliminer ? Le feu n'est ni bon ni mauvais en soi. Il est un élément des écosystèmes méditerranéens, comme il l'est dans d'autres régions du monde. Le nier, c'est se condamner à le subir dans sa forme la plus violente. L'accepter, c'est se donner les moyens de le maîtriser.
Le projet réunit chercheurs, forestiers, éleveurs, pompiers, artistes, gestionnaires d'espaces naturels, collectivités et habitants. Cette diversité d'acteurs permet de croiser les regards et de produire des connaissances à la fois scientifiques, empiriques et opérationnelles. Car la gestion du feu n'est pas qu'une affaire de technique. C'est aussi une affaire de culture, de mémoire collective, de transmission de savoirs. Les anciens savaient faire. Il s'agit maintenant de réapprendre, avant que le feu ne nous rappelle à l'ordre de la pire des manières.
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Source: www.greenetvert.fr
