Quatre heures du matin, lundi 19 octobre 2026. Pendant que Rennes dort encore, des dizaines de débardeurs, de grumiers et de tronçonneuses convergent vers le dépôt pétrolier de la ville. Venus de toute la Bretagne et du grand Ouest, les forestiers installent leurs machines et paralysent l’approvisionnement en carburant. L’objectif affiché : frapper là où le problème prend sa source, c’est-à-dire dans le réservoir.
Ce blocage marque une rupture. La filière bois, qui représente 440 000 emplois et 10 % du PIB industriel français, n'avait jamais manifesté collectivement. Bûcherons, exploitants forestiers, transporteurs de grumes, scieurs, transformateurs : c'est l'intégralité de la chaîne de valeur qui s'est mise en mouvement dans la nuit. Si ces professionnels, réputés discrets et peu enclins à la contestation, ont franchi ce cap, c'est que le silence n'est plus tenable. Les entreprises ferment les unes après les autres, et personne ne semble s'en émouvoir.
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Un carburant, deux aides : la colère monte
Au cœur de la mobilisation, une revendication simple et chiffrée. Le gazole non routier (GNR) est le carburant incompressible de toute l'activité forestière. Depuis le printemps 2026, la flambée des prix de l'énergie a plongé des centaines d'entreprises dans une situation critique. L'État a bien accordé une aide de 15 centimes par litre aux agriculteurs et aux professionnels de la forêt. Mais il a accordé 35 centimes aux marins-pêcheurs, et jusqu'à 40 centimes aux grands rouliers.
Autrement dit, pour le même carburant, acheté au même prix, certains reçoivent deux fois plus d'aide que d'autres. Le Collectif Forestiers en colère exige un alignement immédiat sur les 35 centimes accordés aux pêcheurs. En outre, aucune aide n'existe sur le sans-plomb, pourtant indispensable pour les tronçonneuses et les petits engins. Le communiqué demande l'extension du dispositif à l'ensemble des carburants professionnels.
Seize revendications, un même constat : la filière étouffe
Le Collectif ne se limite pas à la question du carburant. Il formule seize revendications articulées autour de cinq axes : égalité de traitement sur le carburant, création d'un fonds assurantiel pour les arrêts forcés, révision du calendrier d'entretien des massifs, simplification du cadre réglementaire et retour de la filière sous tutelle du ministère de l'Agriculture.
Parmi les points de friction, le règlement européen contre la déforestation (RDUE) cristallise les tensions. À compter du 30 décembre 2026, les forestiers devront déclarer chaque chantier sur une plateforme européenne pour tracer tous les bois mis sur le marché. Le problème, c'est que la France ne connaît pas de déforestation. Le dispositif impose une bureaucratie kafkaïenne qui ne protège rien, mais étouffe les entreprises.
Autre aberration dénoncée : l'interprétation de l'article L. 411-1 du Code de l'environnement, qui assimile tout chantier forestier à une menace pour la biodiversité du 15 mars au 15 août. Résultat : les forêts ne peuvent être entretenues au printemps, période pourtant la plus à risque. L'été venu, elles brûlent. En réalité, les forestiers sont les premiers gardiens de la forêt. Ils demandent la possibilité d'intervenir toute l'année, et surtout au moment où l'entretien est le plus nécessaire.
Le changement climatique rend l'activité impraticable
Les entreprises de la filière bois sont prises en tenaille. D'un côté, l'État compte sur elles pour atteindre ses objectifs de souveraineté énergétique et de décarbonation du bâtiment. De l'autre, le changement climatique rend leur activité toujours plus difficile. La mortalité des arbres a été multipliée par 2,5 en vingt ans. Les sols détrempés ferment les chantiers l'hiver. Le risque incendie les interrompt l'été. Les contraintes de biodiversité réduisent encore les fenêtres d'intervention.
Lorsqu'un arrêté préfectoral impose la cessation d'activité, les charges continuent de courir. Contrairement à d'autres secteurs exposés aux aléas climatiques, aucun dispositif d'indemnisation n'existe pour les forestiers. Le Collectif exige la création d'un fonds assurantiel pour compenser ces arrêts forcés.
Les transporteurs grumiers réclament des règles cohérentes
Les transporteurs forestiers formulent des revendications spécifiques. Ils exigent un remboursement au litre, et non au forfait, une harmonisation nationale des arrêtés de transport, un alignement des tonnages autorisés sur ceux des convois exceptionnels de catégorie 2, et la création d'une assurance perte d'exploitation en cas d'immobilisation.
Ils refusent également d'être systématiquement désignés comme responsables de la dégradation des routes. Les restrictions, selon eux, doivent reposer sur des données techniques objectives tenant compte des caractéristiques réelles des grumiers, et non sur des approximations ou des préjugés.
Une filière invisible, mais stratégique
Le bois-énergie est aujourd'hui la première source d'énergie renouvelable en France. En période de crise énergétique, cette ressource locale et fatale devrait être au cœur de la transition. Pourtant, la filière reste invisible dans le débat public. Elle n'a pas de ministère de tutelle clairement identifié. Elle subit des normes pensées ailleurs, pour d'autres contextes, et appliquées mécaniquement.
Le Collectif demande le retour de la forêt et de la filière bois sous la tutelle du ministère de l'Agriculture. La forêt n'est pas qu'un réservoir de biodiversité, c'est aussi une filière économique qui offre des emplois non délocalisables dans les territoires ruraux. Mais l'empilement des normes et la bureaucratie découragent les vocations.
Reste que les métiers du bois se pratiquent en pleine nature, ne se délocalisent pas et ne seront pas remplacés par l'intelligence artificielle. Ce sont des métiers d'avenir, affirme le communiqué. La filière recrute. Encore faut-il qu'elle survive.
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Source: www.greenetvert.fr
