Pour clore deux contentieux commerciaux ouverts par Bruxelles depuis 2015, la France vient de sacrifier une ressource stratégique d’une rareté inédite : l’hydroélectricité décarbonée. Et elle l’a fait sans mesurer les dégâts écologiques qu’une fragmentation des bassins versants provoquera dans les années à venir.
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11,4% de notre électricité verte : pourquoi la fracturer était une erreur
L'hydroélectricité française, pilier oublié de la transition décarbonée
L'hydroélectricité représente 62,4 TWh en 2025, soit 11,4% de la production électrique française, selon les données de RTE compilées par Connaissance des Énergies. Deuxième source de production après le nucléaire, première parmi les renouvelables avant l’éolien et le solaire, elle constitue le poumon de flexibilité du réseau électrique national. Pourtant, le 17 juin 2026, l'Assemblée nationale a adopté par 290 voix contre 59 une proposition de loi transformant radicalement son régime juridique. Exit les concessions historiques, place aux autorisations d’exploitation de 70 ans et surtout, obligation de mettre aux enchères au moins 40% des capacités hydrauliques à des opérateurs autres qu’EDF.
Marie-Noëlle Battistel, députée PS de l'Isère et auteure du texte, a défendu un choix contraint. "Je m'en serais volontiers passée. Mais c'est évidemment le point d'équilibre qui permettra de lever le litige sur la position dominante d'EDF", a-t-elle déclaré lors des débats parlementaires. La Commission européenne réclamait depuis 2015 la fin de la position dominante d'EDF et, depuis 2019, la remise en concurrence des concessions échues. Faute de compromis, Bruxelles menaçait d'amendes substantielles, rapporte Le Monde. L’accord trouvé impose donc un partage forcé du patrimoine hydraulique français.
Concurrence et gestion écologique : un mariage contraint et risqué
Débits fragmentés entre exploitants : quand plusieurs patrons tuent la rivière
La vraie bombe écologique de cette réforme ne réside pas dans son volet économique, mais dans sa logique de morcellement. Découper 40% des capacités hydrauliques entre plusieurs opérateurs revient à fragmenter la gestion d'un système hydrographique intégré. Or, les glaciers alpins reculent inexorablement, les étiages s’intensifient, les crues deviennent plus violentes. Dans ce contexte, multiplier les décideurs sur un même bassin versant équivaut à détricoter la cohérence écologique d’une ressource en eau déjà sous tension extrême.
Julie Laernoes, députée écologiste de Loire-Atlantique, a dénoncé durant les débats une contradiction flagrante : "Comment concilier la nécessité de respecter des débits réservés pour préserver la biodiversité aquatique avec une fragmentation de la gestion entre plusieurs exploitants aux logiques commerciales divergentes ?" Aucune réponse convaincante n'a émergé. Le texte prévoit certes que les enchères tiendront compte des coûts de production, mais rien ne garantit la coordination écologique entre un opérateur contrôlant un barrage amont et un autre gérant une installation aval sur le même cours d'eau.
Les écologistes au Palais-Bourbon : pourquoi ils ont dit non (et avaient raison)
Matthias Tavel, député écologiste de Loire-Atlantique, a exprimé une préoccupation majeure lors du vote :"Nous abandonnons la sécurité d'une gestion intégrée des bassins au profit d'une compétition entre acteurs privés dont la priorité sera la rentabilité, pas la préservation des milieux aquatiques." Aurélie Trouvé, députée LFI de Seine-Saint-Denis, a qualifié le texte de « privatisation déguisée d’un bien commun irremplaçable ».
Leur opposition révèle un paradoxe rarement souligné : Le Figaro mentionne que la réforme permettra 4,5 milliards d'euros d'investissements par EDF d'ici 2035, avec une augmentation de 4 GW de capacités. Mais pourquoi fallait-il ouvrir à la concurrence pour débloquer ces investissements ? La réponse tient moins à la technique qu’au rapport de force avec Bruxelles. La France a préféré fragmenter son modèle intégré plutôt que d’affronter une bataille juridique longue et coûteuse.
Le vrai prix des milliards promis : 4,5 GW de modernisation, mais pour qui ?
EDF investit 4,5 milliards… pour reprendre demain les barrages des autres
Maud Bregeon, ministre déléguée chargée de l'énergie, s'est félicitée d'une "nouvelle dynamique pour l'hydroélectricité française, avec une perspective de plusieurs milliards d'euros d'investissements dans nos vallées". Sauf que derrière cette promesse se cache une logique économique perverse. EDF, qui perdra 40% de ses capacités lors des enchères espérées pour 2028 selon GreenUnivers, a tout intérêt à surinvestir dans les 60% qu’il conservera pour reconquérir ensuite, lors de futurs appels d’offres, les capacités cédées.
Lionel Tivoli, député RN des Alpes-Maritimes, a fustigé une soumission aux "exigences d'un marché conçu à Bruxelles". Au-delà de la posture politique, son argument touche une réalité : la France dispose de plus de 340 concessions hydroélectriques, historiquement gérées par EDF et la Compagnie nationale du Rhône. Pourquoi détricoter ce modèle intégré alors que les renouvelables gagnent du terrain face aux fossiles à l'échelle mondiale ?
L'État rachètera les concessions existantes, indemnisera les exploitants actuels, puis remettra 40% aux enchères. La Croix précise que Bercy estime les soultes (montants d'indemnisation) globalement favorables pour l'État, mais aucune expertise indépendante n’a confirmé ces projections. Un délai d’environ 18 mois séparera l’adoption de la loi du passage au nouveau régime, période durant laquelle les installations vieillissantes continueront d’attendre leur modernisation.
Une victoire européenne, une défaite pour la planification écologique française
Marie-Noëlle Battistel a insisté sur une distinction fondamentale : "Une disposition fondamentale, pour rappeler qu'en aucun cas ce mécanisme n'est assimilable à l'Arenh." L'Arenh (Accès régulé à l'électricité nucléaire historique) a longtemps contraint EDF à vendre son électricité nucléaire à prix bradé. Ici, le texte précise que les enchères tiendront compte des coûts de production. Mais comparer n'est pas rassurer.
La vraie question demeure : pourquoi aucun groupe parlementaire, syndicat, exploitant ou citoyen ne souhaitait cette ouverture à la concurrence, comme l'a souligné Battistel elle-même ? Parce que l'hydroélectricité n'est pas une énergie ordinaire. Elle régule les crues, soutient les débits d'étiage, alimente l'irrigation, refroidit les centrales nucléaires aval, préserve la biodiversité aquatique. Fragmenter sa gestion entre acteurs concurrents, c'est perdre la vision systémique indispensable à ces multiples usages.
Le Sénat avait adopté le texte dans les mêmes termes le 16 juin 2026. L'unanimité parlementaire masque mal un renoncement stratégique : sacrifier la cohérence écologique d'une ressource vitale pour éviter un conflit commercial avec Bruxelles. La ministre Bregeon évoque un mix énergétique « parmi les plus décarbonés d’Europe », mais oublie que décarboner sans préserver l’intégrité des écosystèmes aquatiques revient à gagner une bataille climatique en perdant la guerre écologique.
En résumé : La réforme hydraulique adoptée le 17 juin 2026 résout deux contentieux européens au prix d’une fragmentation irréversible de la gestion des bassins versants français. Les milliards promis ne compenseront pas la perte de cohérence écologique qu’impose le partage forcé de 40% des capacités entre acteurs concurrents. Reste à savoir si, dans dix ans, la France regrettera d’avoir échangé sa souveraineté hydraulique contre une paix commerciale avec Bruxelles.
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Source: www.greenetvert.fr
