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Une situation sécuritaire alarmante sur un site Seveso
L’usine de pâte à papier Fibre Excellence de Tarascon cristallise depuis début septembre 2026 l’ensemble des contradictions d’une liquidation judiciaire industrielle. Classé Seveso seuil bas, le site des Bouches-du-Rhône fait face à des défaillances critiques qui ont contraint la préfecture à transmettre, le 3 septembre, un arrêté d’urgence de cinq pages au liquidateur judiciaire. En cause : l’arrêt début septembre de plusieurs installations électriques essentielles, provoquant la mise à l’arrêt partiel du système de défense incendie et de la station d’épuration. Un incident qui intervient deux mois après la mise en liquidation judiciaire prononcée le 29 juillet 2026.
Le déversement accidentel de 50 mètres cubes de liqueur noire dans une zone de rétention, complété par 6 mètres cubes supplémentaires dans la station d'épuration le 1er septembre, a précipité l'intervention des autorités. Selon l'arrêté préfectoral consulté par l'AFP, « la sécurité du site, des personnes qui s'y trouvent et de son environnement n'est plus correctement assurée ». Une formulation administrative qui traduit l'urgence d'une situation où cohabitent encore 11 tonnes de bois et de produits chimiques – peroxyde d'hydrogène, propane, fioul lourd – sur un terrain industriel privé de ses dispositifs de protection habituels.
Le liquidateur judiciaire sous pression réglementaire et financière
Face à cette dégradation rapide, la préfecture des Bouches-du-Rhône a enjoint le liquidateur de redémarrer immédiatement les éléments de sécurité critiques. L'inspection de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dreal), programmée pour le 4 septembre, devait vérifier la mise en œuvre effective de ces mesures. En cas de non-conformité, les sanctions administratives peuvent atteindre 45 000 euros, auxquels s'ajoutent 4 500 euros par jour de retard – des montants qui viennent s'inscrire dans le passif d'une entreprise déjà exsangue.
Cette crise sécuritaire révèle les tensions inhérentes à la gestion d'une installation industrielle à risques en phase de liquidation. Alors que le liquidateur doit théoriquement procéder à la réalisation des actifs et au règlement des créanciers, il se trouve simultanément investi des obligations réglementaires de l'exploitant. Jean-Michel Bulinge, délégué syndical CGT et technicien de maintenance depuis près d'une décennie, dénonce sans détour : « Le liquidateur judiciaire n'en fait qu'à sa tête et s'obstine, quitte à mettre en danger les personnes. » Une accusation qui fait écho aux inquiétudes des 270 salariés initialement employés sur le site, dont une quarantaine se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour assurer la sécurité jusqu'à fin août.
L'expertise des anciens salariés écartée au moment critique
Justement, la fin des contrats de ces volontaires de la sécurité coïncide avec l'aggravation de la situation. Les organisations syndicales réclament désormais la réassociation de ces ex-salariés aux opérations de sécurisation, arguant de leur connaissance irremplaçable des installations. Cette demande soulève une problématique récurrente dans les liquidations de sites industriels à risques : comment préserver la continuité technique et la mémoire opérationnelle lorsque disparaît le collectif de travail qui incarnait ces compétences ?
Le cas de Tarascon n'est d'ailleurs pas isolé. L'usine de Saint-Gaudens, en Haute-Garonne, autre site du groupe Fibre Excellence employant plusieurs centaines de personnes, devait être examinée par le tribunal de commerce de Toulouse le 8 septembre. Ensemble, ces deux fabriques constituaient les dernières grandes unités de production de pâte à papier en France, un secteur confronté à un déclin structurel qui complique considérablement l'émergence de repreneurs crédibles. Selon les données rapportées par Boursorama, le groupe employait environ 700 salariés avant sa mise en redressement judiciaire fin avril 2026.
Le refus gouvernemental de la nationalisation temporaire
Sur le plan politique, la crise de Fibre Excellence a ravivé le débat sur le rôle de l'État face aux défaillances industrielles stratégiques. Carole Delga, présidente de la région Occitanie, a formulé le 2 septembre une demande de nationalisation temporaire, assortie d'un délai supplémentaire de trois à quatre mois pour identifier un repreneur viable. Une proposition balayée dès le lendemain par Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l'Industrie, lors de l'émission Les 4 Vérités sur France 2 : « Je ne suis pas sûr que ce soit la solution la plus pertinente. »
Le ministre a rappelé l'engagement financier de l'État depuis 2020, avec des dizaines de millions d'euros d'aides publiques déjà consenties. Cet argument budgétaire se heurte néanmoins à la réalité d'une filière papetière française en pleine mutation, où la question de la souveraineté industrielle entre en collision avec les contraintes de rentabilité économique. La fermeture définitive des deux dernières grandes fabriques de pâte à papier françaises marquerait la fin d'une capacité productive nationale, avec des conséquences en cascade pour les secteurs utilisateurs et les territoires concernés.
Entre urgence environnementale et impasse économique
Au-delà des enjeux sociaux et économiques, c'est bien la dimension environnementale qui mobilise aujourd'hui les autorités. La proximité du Rhône confère une dimension particulière aux risques de pollution, tandis que les stocks de produits chimiques et inflammables transforment le site en bombe à retardement potentielle. Cette superposition d'urgences – réalisation des actifs d'un côté, prévention des risques industriels de l'autre – illustre les limites du cadre juridique actuel face aux liquidations de sites Seveso.
La question du rang des créances environnementales dans la hiérarchie des dettes reste par ailleurs largement non résolue. Qui paiera les coûts de mise en sécurité si le liquidateur échoue à dégager les ressources nécessaires ? L'État, via le mécanisme des installations orphelines ? Les collectivités territoriales ? Cette zone grise juridique pourrait bien faire jurisprudence, alors que se multiplient en France les friches industrielles héritées de faillites mal anticipées.
L'inspection de la Dreal programmée le 4 septembre constituait un premier test de la capacité du liquidateur à répondre aux injonctions préfectorales. Mais au-delà de cette échéance immédiate, c'est tout le modèle de gestion des liquidations industrielles à risques qui se trouve interrogé. Entre responsabilité juridique, viabilité économique et protection de l'environnement, le dossier Fibre Excellence pourrait bien redéfinir les contours de l'intervention publique dans les défaillances d'entreprises stratégiques, alors que la transition écologique impose de repenser en profondeur les filières industrielles héritées du XXe siècle.
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Source: www.greenetvert.fr
