Parler del’emballage est une commodité du langage, une simplification utile mais parfois trompeuse.
Derrière ce singulier se cache en réalité une pluralité de matières, de filières industrielles et d’enjeux environnementaux.
Cinq grands matériaux, papier-carton, plastique, verre, métal et bois, composent un secteur qui pèse 42 milliards d’euros en France et mobilise 175 000 emplois, soit des niveaux comparables à l’aéronautique civile ou à la cosmétique.
Notre série « Matières Plurielles »permet précisément ce déplacement du regard : parler des matières au singulier, c’est aussi occulter une partie du sujet, ses impacts, ses potentiels de transformation et son rôle dans la transition écologique.
⇒ L’objectif ? Nuancer et nourrir les débats sur les ressources, souvent réducteurs et simplificateurs.
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À l’heure où le règlement européen PPWR (Packaging and Packaging Waste Regulation) entre en application le 12 août 2026, et où la filiale REP emballages professionnels doit entrer en vigueur dans les prochains mois, il devient essentiel de s’interroger : de quels emballages parle-t-on, et pour quel avenir ?
Pour éclairer ces enjeux, nous avons réuni un panel d’intervenants aux expertises complémentaires : Antoine Salles, Délégué général du Conseil National de l’Emballage ; Kareen Desbouis, Déléguée générale de Carton Ondulé de France et coordinatrice du Comité français de l’emballage papier carton ; Amina Guettai, Responsable Relations Adhérents et Fédérations de Twiice ; Mouna Messai, Responsable Pôle Conseil, Formation et RSE d’HUBENCY ; et Stéphane Cren, Head of Innovation de GS1 France.
L’emballage, défini par le règlement PPWR comme « tout article destiné à contenir, protéger, acheminer ou présenter un produit », dépasse largement cette définition fonctionnelle. Antoine Salles insiste sur ce point : l’emballage n’est pas un objet isolé, mais un élément constitutif du couple produit-emballage. Il existe autant d’emballages que de produits, car les fonctions de protection, de conservation, de traçabilité ou de présentation varient d’un usage à l’autre.
On distingue ainsi l’emballage de vente (primaire), l’emballage de regroupement (secondaire) et l’emballage de transport, comme les palettes. À ces fonctions s’ajoute une distinction fondamentale entre emballages ménagers, destinés aux consommateurs finaux, et emballages professionnels, qui circulent entre opérateurs économiques. Ces derniers représentent près de 18 millions de tonnes en circulation sur le territoire français, contre 5 millions de tonnespour les emballages ménagers.
Kareen Desbouissouligne l’importance de penser les politiques publiques à la hauteur de cette complexité. Les objectifs réglementaires s’appliquent trop souvent selon elle sans distinguer les filières, les matériaux ni les réalités opérationnelles. Elle cite l’exemple du réemploi pour illustrer son propos : les trajectoires fixées par la loi AGEC (5 à 10 % selon les années) ne tiennent pas compte de l’existence réelle d’une offre d’emballages réemployables ni des analyses environnementales qui ne concluent pas systématiquement à la supériorité du réemploi sur l’usage unique.
C’est précisément ce que cette série Matières Plurielles cherche à faire : comprendre la complexité pour des réponses réellement efficaces.
Quel est leur cadre réglementaire ?
L’encadrement des emballages relève d’un millefeuille réglementaire que Mouna Messaidécrit en trois niveaux :
- • La loi AGECa posé les bases de l’économie circulaire comme objectif industriel, fixant des ambitions de réduction des déchets, de développement du réemploi et d’amélioration de la recyclabilité des emballages.
- • Les filières REP(Responsabilité élargie des producteurs) constituent le mécanisme central : les metteurs en marché financent la fin de vie de leurs emballages. La REP emballages ménagers existe depuis le début des années 1990. Pour la REP emballages professionnels, son entrée en vigueur bien que repoussée, doit arriver dans les prochains mois.
- • Le règlement européen PPWRmarque une rupture d’approche : il ne s’agit plus seulement de gérer les déchets, mais d’intégrer la prévention dès la conception. Il introduit des exigences de recyclabilité, d’incorporation de matières recyclées, de réduction des emballages inutiles et d’étiquetage harmonisé, applicable à compter du 12 août 2026.
Partie 1 – état des lieux de la circularité
Antoine Salles rappelle que le secteur de l’emballage n’a pas attendu les réglementations pour travailler à la circularité. Dès les années 1970, le verre était collecté, la REP emballages ménagers existe en France depuis le début des années 1990, soit déjà plus de 30 ans d’expérience. Aujourd’hui, les chiffres sur cette filière sont parlants avec 69 % d’emballagesrecyclés en France, un niveau qui correspond déjà à l’objectif européen fixé à horizon 2030.
Mais cette moyenne cache des réalités très contrastées selon les matériaux :
- • Le papier-carton affiche un taux de recyclage supérieur à 94 %, et le carton ondulé intègre en moyenne plus de 90 % de fibres recyclées. Ce matériau est d’ailleurs exonéré d’obligation de réemploi au niveau européen, en reconnaissance de l’efficacité de sa boucle.
- • Le verre atteint 85 % de recyclage, l’acier des niveaux similaires. Les bouteilles en verre ont perdu 40 % de leur poids en 30 ans à format équivalent.
- • Le plastique reste le matériau le plus complexe : hors bouteilles de boissons (50-60 % de recyclage), les autres catégories peinent à trouver des filières industriellement viables.
Du côté du réemploi, le bilan est plus mitigé. Selon les chiffres de l’ADEME, on reste en dessous de 2 %, très loin des 5 à 10 % annoncés pour 2027 par la loi AGEC. Antoine Sallesidentifie la cause structurelle : le réemploi se heurte au modèle de l’usage unique optimisé depuis des décennies, offrant des cadences de production, une sécurité alimentaire et un coût logistique que le réemploi ne peut pas encore égaler à grande échelle. Sans taux de retour d’emballages à 80-90 % et sans nombre de rotations suffisant, le modèle économique ne peut exister.
Côté emballages professionnels, Amina Guettai apporte un éclairage plus nuancé : sur les 18 millions de tonnes en circulation, 60 % sont déjà des emballages réemployés. Des dispositifs solides existent pour certaines typologies : palettes, grands récipients en vrac (IBC), mais ils reposent encore largement sur des initiatives volontaires et sectorielles. Le réemploi impose de repenser l’ensemble de la chaîne logistique : c’est là que la REP et les éco-organismes auront un rôle de coordination déterminant.
Le carton-papier, la circularité au cœur
Kareen Desbouis rappelle que l’économie circulaire est dans l’ADN du secteur papier-carton depuis ses origines : on fabriquait le papier à partir de chiffons bien avant d’utiliser la fibre de bois. Aujourd’hui, la boucle fonctionne à grande vitesse : un carton mis sur le marché peut revenir dans les pulpeurs en 14 jours. La consommation mondiale de produits papier-carton a près de doublé en 30 ans, tandis que la consommation de fibres vierges est restée stable : preuve d’une boucle en amélioration continue.
Pour autant, cette circularité n’est pas automatique. Elle repose sur la qualité du tri, l’absence de contamination et la conception en amont des emballages. Et elle nécessite une part inévitable de fibre vierge, issue de forêts gérées durablement, pour maintenir la qualité de la boucle, notamment pour les emballages au contact alimentaire. Fibre vierge et fibre recyclée ne s’opposent pas : elles sont complémentaires.
Partie 2 – La traçabilité et l’éco-conception, piliers de la circularité
Stéphane Cren identifie la traçabilité comme un enjeu transversal à toute la filière. Elle est nécessaire pour trois raisons complémentaires :
- • Pour le réemploi: la circularité des emballages nécessite qu’ils circulent vite, sans pertes, de manière traçable. La compétitivité face à l’usage unique dépend de l’excellence opérationnelle, et la traçabilité en est le vecteur central.
- • Pour l’adhésion du consommateur: la simplicité et l’homogénéité des modalités de retour sont déterminantes. Si les gestes de tri varient d’un emballage à l’autre, le réemploi échouera en termes d’adhésion. Un modèle homogène de traçabilité est indispensable au passage à l’échelle.
- • Pour le recyclage des plastiques : pour constituer des gisements de matières homogènes, condition du développement industriel des filières de recyclage, il faut identifier et trier avec précision les déchets d’emballages plastiques. C’est le sens du travail de GS1 autour d’un QR code invisible. Imprimé à l’encre UV sur la totalité de la surface de l’emballage, il permettrait de lire l’identité de l’emballage sur les lignes de tri, même lorsqu’il est sali, incomplet ou froissé. Après une phase de test très encourageante, des travaux de standardisation mondiale sont en cours.
La traçabilité ne peut cependant être qu’une solution individuelle. La conviction de GS1 est celle du collectif : les standards, co-construits et disséminés à grande échelle, permettent d’atteindre efficacement les ambitions de transformation du secteur.
L’éco-conception, levier le plus en amont
Plus de 80 % de l’impact environnemental d’un emballage se décide en moment de sa conception, rappelle Mouna Messai. L’éco-conception n’est pas seulement une question d’empreinte écologique : c’est aussi ce qui conditionne la capacité d’un centre de tri à l’identifier et à le recycler efficacement. Un emballage multi-matériaux, surchargé de couches polymères ou de revêtements incompatibles, est un emballage que les technologies optiques peinent à trier.
Accompagner l’éco-conception, c’est ainsi travailler sur les matériaux (choisir les plastiques acceptés par les centres de tri), éviter les substances problématiques, et à terme, concevoir des emballages dont la matière recyclée sera attractive pour les industriels de l’emballage.
Stéphane Cren introduit un autre levier d’éco-conception, moins souvent évoqué : les emballages logistiques. En normalisant des boîtes de transport réemployables, on réduit les contraintes physiques pesant sur les produits, donc on diminue la quantité de matière nécessaire pour les protéger et on crée un moteur puissant de déplastification. L’analogie avec le conteneur maritime est éclairante : une boîte commune, si elle est adoptée collectivement, peut transformer les capacités logistiques d’un secteur entier.
Partie 3 – Et demain ? Penser l’avenir circulaire des emballages
Le lancement de la REP emballages professionnels, bien que repoussé doit arriver dans les prochains mois. Amina Guettai précise que la filière ne part pas de zéro : elle vient soutenir et structurer des dispositifs existants qui reposaient jusqu’ici sur des démarches volontaires. La REP introduit un cadre commun pour l’ensemble des metteurs en marché, les rendant responsables de la fin de vie de leurs emballages. Elle fixe des objectifs ambitieux :
- • Recycler plus de 300 000 tonnes de déchets plastiques supplémentaires d’ici 2030, soit un doublement en trois ans ;
- • Atteindre 40 % de réemploi pour les emballages de transport ;
- • Développer l’incorporation de matières recyclées dans les emballages plastiques ;
- • Accélérer l’innovation sur les emballages difficilement recyclés (emballages au contact alimentaire ou de produits dangereux).
La REP ne sera efficace que si tous les acteurs de la chaîne sont mobilisés : metteurs en marché, détenteurs de déchets, fabricants d’emballages. L’objectif central est de créer un écosystème viable, de sécuriser les débouchés pour les matières recyclées et de donner la visibilité nécessaire aux investissements industriels.
L’horizon réglementaire : le PPWR comme accélérateur
Mouna Messai souligne que le PPWR marque la fin d’une logique fragmentée entre États-membres. Dès le 12 août 2026, le règlement introduit plusieurs exigences majeures : une obligation de recyclabilité de tous les emballages d’ici 2030, des quotas de matières recyclées dans les plastiques et une limitation des emballages inutiles.
Pour les entreprises, la clé est l’anticipation : revoir dès maintenant les portefeuilles d’emballages, documenter les choix de conception et intégrer la traçabilité comme un enjeu stratégique, non réglementaire de dernière minute.
Les solutions de demain : vers le mono-matériau
Dans le secteur papier-carton, la recherche ouvre des perspectives prometteuses. Kareen Desbouisprésente deux technologies développées par le Centre technique du papier :
- • La chromatogénie: une technologie de fonctionnalisation du papier-carton qui le rend résistant à l’eau et à l’humidité tout en restant recyclable. Elle a été validée pour le contact alimentaire.
- • Les microfibrilles de cellulose (MFC): des fibres extrêmement fines qui, en couche très mince sur un support papier, lui confèrent des propriétés barrières contre les graisses, l’oxygène et certains contaminants.
Associées, ces deux technologies pourraient permettre de concevoir un matériau 100 % papier-carton aux caractéristiques proches du plastique. Ces recherches ouvrent la voie à des emballages mono-matériaux, plus facilement recyclables, qui viendraient remplacer de nombreux emballages plastiques.
Conclusion – Le défi du juste emballage
Au fond, toutes ces transformations convergent vers une même question que formule le Conseil National de l’Emballage, par la voix d’Antoine Salles : comment définir le « juste emballage » ?
Dans un contexte réglementaire qui pousse à la minimisation, il faut éviter un écueil : objectiver l’impact du déchet d’emballage sans tenir compte des fonctionnalités du produit qu’il protège. Si la palette s’effondre, si les éléments constituants la palette sont endommagés, l’impact environnemental des produits gaspillés est bien supérieur à celui de l’emballage qu’on a cherché à réduire.
Le juste emballage, c’est donc celui qui garantit la conservation, la commercialisation et l’usage du produit, tout en minimisant l’empreinte environnementale du coupleproduit-emballage. Ce point d’inflexion entre le trop et le pas assez est l’horizon vers lequel l’ensemble des acteurs de la filière : éco-concepteurs, trieurs, producteurs, distributeurs, consommateurs, doivent converger ensemble.
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