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L'intelligence artificielle face à son défi environnemental majeur
L’intelligence artificielle transforme nos sociétés à une vitesse vertigineuse, mais à quel prix écologique ? Selon une étude publiée par l'Institut universitaire des Nations unies pour l'eau, l'environnement et la santé (UNU-INWEH), l’infrastructure numérique qui alimente l’IA pourrait consommer, d’ici 2030, autant d’eau que 1,3 milliard de personnes en Afrique subsaharienne. Une révélation qui bouscule notre représentation d’une technologie encore trop souvent perçue comme immatérielle, presque éthérée.
Les données collectées par l'équipe du professeur Kaveh Madani composent un tableau saisissant : les centres de données mondiaux ont absorbé en 2025 quelque 448 térawattheures d'électricité. Si ces infrastructures formaient un État souverain, elles se classeraient au 11e rang mondial de la consommation électrique, devançant l'Arabie Saoudite, juste derrière la France.
Les révélations de Kaveh Madani sur l'empreinte cachée de l'IA
Directeur de l'UNU-INWEH et lauréat du Stockholm Water Prize 2026, Kaveh Madani choisit ses mots avec soin : « Ce rapport n'est pas une accusation contre l'intelligence artificielle, une transformation technologique qui améliore la vie de milliards de personnes. C’est un appel à l’utiliser de manière responsable et à aborder ses impacts involontaires de manière proactive, pour la rendre durable et équitable. » Un avertissement qui se veut constructif, mais dont la gravité ne saurait être minimisée.
Son équipe a mis au jour une distorsion profonde dans l'évaluation environnementale de l'IA. Les analyses traditionnelles se concentrent quasi exclusivement sur les émissions carbone, occultant ainsi deux dimensions tout aussi critiques : l'empreinte hydrique et l'occupation des terres. Or ces trois grandeurs ne suivent pas les mêmes trajectoires. Remplacer le charbon par la bioénergie peut, par exemple, réduire l'empreinte carbone de 70 %, tout en multipliant par trente la consommation d'eau et par cent l'occupation des sols. Un arbitrage aveugle qui déplace le problème plutôt qu’il ne le résout.
« Ce qui nous a le plus surpris, c'est à quel point les choix qui semblent les plus verts du point de vue carbone finissent par être pires pour l'eau ou pour la terre », confie la docteure Miriam Aczel, chercheuse principale de l'étude. Cette asymétrie révèle les limites d'une approche mono-critère pour évaluer la durabilité technologique et plaide pour une comptabilité environnementale véritablement intégrée.
Une consommation énergétique et hydrique en explosion
Les projections pour 2030 dessinent un horizon préoccupant.L'intelligence artificielle devrait représenter 40 % de la consommation totale des centres de données, contre 20 % aujourd'hui. Ces infrastructures absorberont alors 945 térawattheures annuels, soit près du triple de la consommation combinée du Pakistan, du Bangladesh et du Nigeria, trois pays qui abritent collectivement plus de 650 millions d’habitants.
L'empreinte hydrique suivra une trajectoire tout aussi inquiétante. Les 4,5 trillions de litres d'eau consommés en 2025 doubleront pour atteindre 9,3 trillions de litres en 2030, une quantité équivalente aux besoins domestiques annuels minimaux de toute la population d'Afrique subsaharienne. Ce paradoxe saisissant est d’autant plus cruel que ce sont souvent les régions les moins connectées qui supportent le coût environnemental de cette révolution numérique dont elles bénéficient le moins.
L'usage des sols n'échappe pas à cette dynamique d'expansion effrénée.L'emprise foncière des centres de données passera de 6 900 kilomètres carrés en 2025 à plus de 14 500 kilomètres carrés d'ici 2030, soit l'équivalent de deux fois l'aire métropolitaine de Jakarta et ses 32 millions d'habitants. Une urbanisation fantôme, invisible mais bien réelle, au service de serveurs dont la discrétion n’a d’égal que l’appétit.
Les risques géopolitiques et environnementaux identifiés par l'ONU
Ce qui inquiète profondément l'ONU, c'est moins la croissance elle-même que son caractère non planifié, son indifférence aux limites physiques des territoires et son aptitude à exacerber des vulnérabilités déjà existantes. L'étude onusienne documente plusieurs cas révélateurs de ces tensions émergentes.En Irlande, les centres de données ontaccaparé 21 % de l'électricité nationale en 2023, dépassant la consommation de l'ensemble des foyers urbains du pays. Face à cette pression inédite sur le réseau, l’opérateur national a suspendu toute nouvelle autorisation autour de Dublin jusqu’en 2028, illustrant concrètement les limites d’une croissance non régulée.
Au Mexique, dans l'État de Querétaro, l'expansion des infrastructures informatiques puise allègrement dans des réserves hydriques déjà fragilisées par des sécheresses à répétition. L'Uruguay offre peut-être l'exemple le plus édifiant : des projets de centres de données à forte consommation d'eau ont coïncidé avec la sécheresse de 2023, qui a épuisé les réserves d'eau douce de Montevideo au point de rendre l'eau du robinet impropre à la consommation. Un scénario qui aurait pu sembler dystopique et qui s'est pourtant produit.
Ce qui alarme l'institution onusienne, c'est précisément cette géographie des risques : les centres de données tendent à s'implanter dans des régions déjà soumises au stress hydrique, aggravant des tensions qui n'ont pas attendu le numérique pour exister. Des analyses récentes soulignent d’ailleurs que cette configuration soulève des enjeux assurantiels et de risques systémiques encore largement sous-évalués. « Si vous cartographiez où les centres de données sont construits par rapport aux zones où le stress hydrique est le plus important, vous tendez à voir les mêmes régions dans certains cas », observe le docteur Mir Matin, responsable du programme d’analyse géospatiale, climatique et infrastructurelle de l’UNU-INWEH. Le risque n’est pas théorique : il se superpose, point par point, à des vulnérabilités humaines et écologiques bien documentées. Pour approfondir ces enjeux, lire également notre enquête sur les data centers et leur surconsommation d'eau et d'énergie.
Les demandes pressantes de l'Organisation des Nations unies
Face à ces constats, l'ONU formule des recommandations d'une particulière fermeté. La première d’entre elles porte sur la transparence : les entreprises technologiques doivent cesser de traiter leurs consommations d’eau, d’énergie et d’espace comme des données confidentielles. « Nous ne pouvons pas gérer ce que les entreprises ne divulguent pas », tranche Fengqi You, professeur d'ingénierie énergétique à l'Université Cornell, extérieur à l'étude mais dont la mise en garde résonne comme une évidence.
L'ONU préconise ensuite l'édification d'un « écosystème d'intelligence artificielle responsable » articulé autour de quatre piliers : transparence, efficacité, équité et justice environnementale. Cette approche holistique implique d’intégrer les impacts sur l’eau, l’énergie et les terres dans une évaluation globale, dépassant la seule mesure carbone qui, comme l’étude le démontre, peut conduire à des arbitrages trompeurs.
L'organisation internationale insiste enfin sur la nécessité d'une planification territoriale rigoureuse.Les gouvernements doivent coordonner l'implantation des centres de données avec les zones d'énergies renouvelables abondantes, afin d'éviter toute pression supplémentaire sur des réseaux et des ressources déjà sollicités à l'extrême. Une coordination d’autant plus urgente que, comme le rappelle notre analyse sur la décarbonation de l'industrie française par l'électricité, les arbitrages énergétiques nationaux se jouent désormais à une échelle de complexité inédite.
Le paradoxe de Jevons appliqué à l'intelligence artificielle
L'étude met en lumière un phénomène économique aussi ancien que redoutable, appliqué cette fois aux technologies numériques : l'effet rebond, ou paradoxe de Jevons. Bien que les modèles d'IA deviennent techniquement plus efficients, leur coût décroissant entraîne une utilisation en croissance exponentielle qui annule, voire dépasse, les gains d'efficacité énergétique initialement escomptés.
Cette dynamique s'observe avec netteté dans l'usage quotidien.ChatGPT traite environ 2,5 milliards de requêtes par jour, consommant approximativement 383 gigawattheures d'électricité annuellement pour ce seul produit. Compenser les émissions carbone associées nécessiterait la culture de 2,6 millions de jeunes arbres pendant dix ans, sur une superficie équivalente à celle de Manhattan.
La nature des tâches influe considérablement sur la consommation. Une requête conversationnelle standard consomme 200 fois plus d'énergie qu'une simple classification textuelle. Générer une image par IA multiplie ce facteur par 1 450, tandis qu'une courte vidéo équivaut à 200 000 classifications anti-spam. Des ordres de grandeur qui donnent le vertige et invitent à repenser radicalement nos usages.
Vers une gouvernance mondiale de l'IA durable
L'urgence climatique impose une fenêtre d'action étroite. Kaveh Madani l'exprime sans détour : « Nous avons une fenêtre étroite pour nous assurer que l'épine dorsale de la révolution technologique de notre époque se développe dans les limites planétaires. » Cette temporalité contrainte pèse sur les décideurs, sommés d'agir avant que la trajectoire de croissance de l'intelligence artificielle ne devienne irréversible.
Les inégalités géographiques ajoutent une dimension éthique brûlante à ce défi. Seulement 32 pays hébergent des centres de données spécialisés en IA, avec 90 % des capacités concentrées dans deux nations. Plus de 150 pays ne disposent actuellement que d'un accès limité, voire inexistant, à des capacités de calcul souveraines, creusant une dépendance technologique aux contours inquiétants.
Des solutions émergent cependant, y compris à l'échelle individuelle. Formuler des requêtes plus concises réduit sensiblement l'empreinte énergétique de chaque échange avec une IA : diminuer de 30 % le nombre de mots dans une demande réduit de 25 % l'énergie consommée, économisant l'équivalent de la consommation électrique annuelle de 700 000 Africains. Un geste modeste, mais qui illustre à sa manière que la sobriété numérique n'est pas qu'un slogan.
L'avenir de l'intelligence artificielle se jouera sur notre capacité collective à concilier ambition technologique et préservation des ressources planétaires. Cette équation, complexe par nature, appelle une coopération internationale renforcée et une régulation à la hauteur des enjeux du XXIe siècle.
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Source: www.greenetvert.fr
