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BHP abandonne ses projets climatiques après des promesses publiques ambitieuses
Des documents internes fuités révèlent comment BHP, le plus grand groupe minier mondial, a discrètement tourné le dos à des milliards de dollars d’investissements verts dans ses opérations australiennes. Cette enquête exclusive, conduite conjointement par The Guardian et ABC Four Corners, met au jour les contradictions béantes entre les engagements publics du géant minier et les arbitrages pris en coulisses.
L'entreprise australienne, qui génère plus de 8,7 millions de tonnes de CO2 annuellement — soit davantage que 80 pays pris individuellement —, avait pourtant érigé la lutte climatique en priorité stratégique. En 2019, son dirigeant d’alors, Andrew McKenzie, qualifiait la dépendance aux combustibles fossiles de risque « potentiellement existentiel » pour l’humanité. Des mots forts, que les faits semblent aujourd’hui contredire avec une netteté troublante.
Car les « BHP files », comme les ont baptisés les journalistes qui les ont obtenus, dressent un portrait radicalement différent de celui que le groupe cultive sur la scène internationale. Leur contenu soulève des questions fondamentales sur la sincérité des engagements RSE des multinationales extractives — et sur ce qu’il advient de ces engagements lorsque la pression des marchés l’emporte sur celle du climat. À l’image du désastre du Rio Doce, où Samarco — coentreprise de BHP — avait vu sa responsabilité engagée après une catastrophe environnementale majeure, le secteur minier peine décidément à réconcilier ses discours et ses actes.
Un géant industriel aux promesses climatiques ambitieuses
BHP s’était positionné, non sans éclat, comme un pionnier de la transition énergétique dans le secteur minier. Dès 2017, le groupe s’engageait sur la voie de la neutralité carbone, devenant l’une des premières entreprises de cette envergure à adopter un tel horizon. Réduction de 30 % des émissions d’ici 2030, neutralité carbone complète d’ici 2050, électrification progressive de la flotte de camions diesel, déploiement massif d’énergies renouvelables dans la région du Pilbara : la feuille de route affichée était à la mesure de la puissance du groupe.
Cette stratégie climatique avait recueilli un soutien écrasant des actionnaires, conscients des enjeux réputationnels et réglementaires qu'implique désormais toute activité extractive à grande échelle. Le conseil d'administration de BHP avait lui-même été informé, en 2023, que la « décarbonisation urgente, en ligne avec les engagements publics de BHP, sous-tend effectivement la licence d’exploitation, de maintien et de croissance » de l’entreprise. Une formulation qui, rétrospectivement, prend une résonance particulière.
Des projets verts de plusieurs milliards brutalement abandonnés
Les révélations les plus troublantes portent sur l'abandon systématique de projets énergétiques majeurs dans les mines de fer du Pilbara, colonne vertébrale des activités australiennes du groupe. Selon l'enquête diffusée par ABC Four Corners, les décisions prises en interne contredisent frontalement les engagements affichés en public.
Le premier projet sacrifié est une ferme solaire de 400 millions de dollars, prévue à la mine de Jimblebar. Qualifié en interne de « critique dans le contexte des engagements publics de BHP », ce parc de 70 mégawatts avait pourtant reçu l'aval du conseil d'administration en juin 2023. Quelques semaines à peine après cette validation, la direction suspendait l'initiative, invoquant des « exigences de priorisation des liquidités » — une formule technocratique pour désigner ce qui ressemble fort à un renoncement pur et simple.
Plus spectaculaire encore, BHP a ensuite reporté sine die un méga-projet de 1,3 milliard de dollars combinant fermes solaires, éoliennes et batteries de stockage. Ce système de près de 500 mégawatts aurait pu alimenter une petite ville et couvrir 70 % des besoins du réseau électrique interne du Pilbara. Selon les documents internes révélés par The Guardian, aucun financement n’est envisagé avant 2031 au mieux.
L'électrification de la flotte repoussée aux calendes grecques
L'abandon le plus symbolique concerne l'électrification des camions de transport, source majeure des émissions directes du groupe. Initialement prévue pour la période 2027-2028, cette transition a été indéfiniment repoussée — tandis que, paradoxalement, BHP accentuait sa dépendance au diesel.
En 2023, profitant d'une chute des prix des camions Caterpillar — passés de cinq à trois millions de dollars l'unité —, l'entreprise a acquis 62 nouveaux véhicules diesel pour la mine de Jimblebar, verrouillant ainsi l'usage de cette énergie fossile jusqu'aux années 2030, voire jusqu'en 2041 selon les projections de durée de vie des équipements.
Ce choix contredit pourtant les affirmations publiques de la compagnie, qui invoquait régulièrement l'immaturité technologique pour justifier ses délais. Les documents internes révèlent qu'en 2025, les équipes envisageaient encore des camions électriques opérationnels dès 2029 pour la future mine Ministers North, sans évoquer le moindre obstacle d'ordre technique. La contradiction est difficilement niable.
Une stratégie de communication en décalage avec la réalité
Les mémos internes trahissent une préoccupation constante pour la gestion de l'image publique. L'un d'eux souligne explicitement que tout retard dans l'acquisition de camions électriques pourrait nécessiter des « communications externes » pour justifier la décision — autrement dit, qu'il faudrait trouver les mots pour habiller un choix qui n'a rien de climatique.
Tim Buckley, analyste au think tank Climate Energy Finance, est sans détour : « leurs actions ne sont pas alignées avec la science ». D'après ses calculs, les entreprises qui visent réellement la neutralité carbone devraient réduire leurs émissions d'au moins 3 % par an jusqu'en 2050. Or, un mémo crucial daté de mai 2025 révèle que les opérations de minerai de fer australiennes de BHP — qui représentent 30 % de ses émissions mondiales — accusent un retard considérable sur cet objectif.
Cette politique du double langage soulève des questions d'autant plus graves que le groupe bénéficie de soutiens publics substantiels : BHP a ainsi perçu 622 millions de dollars d'exonérations fiscales sur les carburants au titre de l'exercice 2024-2025, une somme qui aurait largement pu financer une partie des projets renouvelables abandonnés.
Des implications majeures pour les objectifs climatiques australiens
Le recul de BHP dépasse largement le cadre d’une stratégie d’entreprise. Naomi Hogan, de l’Australian Centre for Corporate Responsibility, le formule clairement : les grands groupes miniers ne sont pas de simples « participants » à la transition énergétique — « ils peuvent la façonner grâce à leur taille et leur pouvoir d’achat ». Quand un acteur de cette dimension tourne les talons, c’est toute une dynamique de secteur qui vacille.
Ces révélations surviennent au moment précis où l'Australie s'est engagée à réduire ses émissions de 43 % d'ici 2030 par rapport aux niveaux de 2005. Or, avec BHP comme première entreprise du pays et l'un des principaux émetteurs historiques à l'échelle planétaire — classé dixième mondial selon InfluenceMap —, ce désengagement compromet directement la crédibilité des objectifs nationaux.
L'enquête met également en lumière les failles profondes du mécanisme de sauvegarde australien, principal instrument de politique climatique du gouvernement fédéral. Andrew Macintosh, expert en politique climatique à l'Université nationale australienne, pointe ses « faiblesses fondamentales » : le dispositif n'offre aujourd'hui aucune incitation suffisante pour qu'un « opérateur rationnel » s'engage dans une décarbonisation rapide. Une lacune réglementaire dont BHP, visiblement, a su tirer parti.
Au-delà du cas australien, cette affaire illustre une tendance de fond que les défenseurs du climat observent avec inquiétude : celle d'engagements climatiques traités comme des outils de communication plutôt que comme de véritables feuilles de route. Un phénomène que certains qualifient de greenwashing institutionnel, et qui appelle, selon nombre d’experts, une réglementation bien plus contraignante sur la transparence et la vérification des promesses environnementales des grandes entreprises. Pour en savoir plus sur les enjeux de responsabilité dans le secteur minier, lire aussi notre dossier sur le désastre du Rio Doce et la mise en cause de Samarco.
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Source: www.greenetvert.fr
