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Climat : l’anomalie devient la norme
Depuis des décennies, la définition d’El Niño reposait sur un critère simple : une anomalie de température de surface dans le Pacifique équatorial central et oriental d’au moins +0,5 °C par rapport à une moyenne calculée sur 30 ans.La Niña était définie symétriquement, à -0,5 °C. Ce système s’appuie sur l’ONI, l’Oceanic Niño Index, qui compare les températures actuelles à une « normale climatologique » régulièrement mise à jour par tranches de trente ans.
Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas le seuil de +0,5 °C en soi, mais la manière dont on calcule la référence. Car la « normale » a cessé d’être stable. Les océans se réchauffent à un rythme inédit. La moyenne des trente dernières années est significativement plus élevée que celle des décennies précédentes. Résultat : une anomalie de +0,5 °C par rapport à la moyenne 1981-2010 ne signifie plus la même chose qu’une anomalie de +0,5 °C par rapport à 1991-2020, et encore moins par rapport à une moyenne corrigée du réchauffement global.
Une nouvelle nomenclature pour El Niño et La Niña
La NOAA a donc introduit une approche dite « relative », parfois désignée comme RONI (Relative Oceanic Niño Index). Le principe est de soustraire au signal observé la tendance de réchauffement de fond afin d’isoler la variabilité interne du système océan-atmosphère. En d’autres termes, il s’agit de distinguer ce qui relève d’une oscillation naturelle de ce qui relève du changement climatique anthropique. L’anomalie n’est plus simplement mesurée par rapport à une moyenne récente, mais ajustée pour tenir compte de la dérive thermique globale.
Ce déplacement technique est tout sauf anodin. Il signifie que, dans un océan structurellement plus chaud, certaines situations qui auraient été classées El Niño il y a vingt ans pourraient désormais être considérées comme neutres. Inversement, la fréquence statistique des épisodes pourrait apparaître modifiée. Ce n’est pas que le Pacifique se comporte différemment d’un jour à l’autre ; c’est que la règle qui détermine quand on déclare officiellement un événement change.
Les records climatiques s’enchaînent
Pourquoi cette révision maintenant ? Parce que les années récentes ont exposé les limites de l’ancien cadre. Entre 2020 et 2023, le monde a connu une « triple La Niña », trois hivers consécutifs sous influence froide. Puis un basculement vers El Niño a coïncidé avec une explosion des températures mondiales en 2023, 2024 et 2025. Les records ont été pulvérisés mois après mois. Face à ces chiffres, une question a émergé : dans quelle mesure les indices traditionnels sous-estiment-ils ou surestiment-ils l’ampleur réelle des anomalies dans un climat déjà réchauffé ?
Les scientifiques répondent qu’il fallait corriger l’outil pour éviter un biais structurel. Si l’on continue à utiliser une moyenne qui elle-même grimpe rapidement, on risque de banaliser des situations extrêmes. À mesure que la ligne de base monte, une partie du signal disparaît dans la nouvelle « normalité ». À terme, un monde en surchauffe pourrait produire des océans durablement plus chauds sans que cela soit identifié comme une anomalie ENSO selon les anciens critères. La redéfinition vise donc à empêcher que l’exception devienne invisible.
L’instabilité du climat oblige à le repenser
Ce changement de nomenclature révèle surtout une réalité plus inquiétante : nos catégories climatiques, héritées d’un monde relativement stable, peinent à décrire un système en transformation rapide. L’oscillation El Niño–La Niña était conçue comme une alternance naturelle sur un fond stationnaire. Or ce fond ne l’est plus.
En ajustant les définitions, la NOAA reconnaît implicitement que nous sommes entrés dans un nouveau régime climatique. Le débat ne porte plus seulement sur la survenue d’un El Niño, mais sur la signification même de ce terme dans un monde où la chaleur record devient récurrente. La polémique naît de là : quand la normalité change, le langage change avec elle. C’est le symptôme d’un système qui ne correspond plus aux cadres que nous avions construits pour le comprendre.
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Source: www.greenetvert.fr
