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Un réseau gazier sous pression : comment financer des infrastructures de moins en moins utilisées ?
Environ dix millions de foyers français se chauffent aujourd’hui au gaz, fossile ou renouvelable. En 2050, ils pourraient n’être plus que cinq millions. Pourtant, les infrastructures gazières, ces milliers de kilomètres de canalisations, installations de stockage souterrain et terminaux méthaniers, resteront largement nécessaires. Moins de consommateurs devront donc financer un réseau presque identique. Dans un rapport prospectif publié le 1er juillet 2026, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) évalue les conséquences de cette équation déséquilibrée. Son verdict sonne comme une alerte : le tarif de réseau, la part de la facture dédiée à l’entretien des infrastructures, pourrait grimper jusqu’à 3,5 % par an hors inflation d’ici 2050 dans le scénario le plus défavorable.
Emmanuelle Wargon, présidente de la CRE, qualifie le phénomène d’« effet ciseau ». « On a moins de consommation et moins de consommateurs, mais on a quand même besoin de maintenir un réseau et des infrastructures », explique-t-elle lors de la présentation du rapport. La formule résume un paradoxe qui menace la soutenabilité économique de la transition énergétique française. Si la décarbonation impose de sortir progressivement du gaz fossile, elle exige aussi de maintenir opérationnelles des infrastructures capables d’acheminer demain du biométhane, produit à partir de déchets agricoles, industriels ou ménagers.
Trois hypothèses d'évolution de la consommation
Pour évaluer l'ampleur de l'effet ciseau, la CRE a travaillé à partir de trois hypothèses. Deux s’appuient sur les scénarios élaborés par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), le troisième a été développé par les gestionnaires de réseaux de gaz eux-mêmes. Tous s’inscrivent dans l’objectif de neutralité carbone fixé par la Stratégie nationale bas carbone 3 (SNBC 3) à l’horizon 2050.
Dans le scénario le plus optimiste, celui des gestionnaires de réseaux, la consommation de gaz passerait de 371 térawattheures (TWh) en 2025 à 320 TWh en 2050, soit une baisse de 14 %. Le nombre de clients raccordés au réseau de distribution reculerait de 9 %, passant d’environ onze millions aujourd’hui à un peu moins de dix millions. Dans ce cas de figure, la hausse du tarif de réseau resterait contenue à 0,2 % par an hors inflation.
Le scénario intermédiaire, emprunté à l'Ademe, prévoit une consommation de 245 TWh en 2050, soit une baisse de 34 %. Le nombre d'utilisateurs raccordés diminuerait de 26 %, pour atteindre environ huit millions de clients. Le tarif de réseau grimperait alors de 1,4 % par an hors inflation sur la période. Enfin, dans le scénario de décroissance rapide, également issu des travaux de l'Ademe, la consommation s'effondrerait à 165 TWh en 2050, soit une chute de 56 %. Le nombre de clients serait divisé par deux, tombant à cinq millions. Dans ce cas, la hausse du tarif de réseau atteindrait 3,5 % par an hors inflation, un rythme qualifié de « significatif » par la CRE.
Des infrastructures impossibles à démanteler au même rythme
Pourquoi les infrastructures gazières ne peuvent-elles pas être démantelées au même rythme que la baisse de la consommation ? Parce que la géographie du réseau impose ses contraintes. Les canalisations de transport et de distribution forment un maillage dense, qui alimente aussi bien des particuliers que des industries ou des réseaux de chaleur urbains. Selon la CRE, au moins 20 % des communes françaises, soit environ 2 000 d’entre elles, représentant 6,8 millions de consommateurs actuels, abritent au moins un usage nécessitant durablement la présence d’un réseau de gaz. Il peut s’agir d’une usine, d’un hôpital, d’un réseau de chaleur alimentant des milliers de logements.
Dans ces conditions, le coût total des infrastructures ne baissera que de 11 % à 17 % selon les scénarios, alors que la consommation chutera de 14 % à 56 % et le nombre d'utilisateurs de 9 % à 60 %. Autrement dit, les charges fixes, celles liées à l'exploitation, à la maintenance, au renouvellement des équipements, resteront élevées. À cela s'ajoutent des coûts de démantèlement qui pourraient atteindre dix milliards d'euros dans le scénario de décroissance rapide, contre un à deux milliards dans les autres hypothèses.
Anticiper pour éviter de faire payer les derniers consommateurs
Face à ce constat, la CRE préconise d’anticiper certaines dépenses pour éviter que les derniers consommateurs de gaz en 2050 ne supportent seuls le poids financier de la transition. « Si on anticipe des charges, ça veut dire qu’on augmente un peu plus vite les tarifs de réseau de gaz bientôt pour qu’ils arrivent moins haut en 2050 », résume Emmanuelle Wargon. À l’inverse, « si on les laisse augmenter naturellement, ils arrivent plus haut pour moins de consommateurs en 2050 ».
Concrètement, la CRE envisage plusieurs pistes d’évolution du cadre régulatoire. Elle suggère de maintenir un cadre incitatif sur les coûts, tout en garantissant la qualité de service. Elle propose également d’intégrer dès maintenant dans les tarifs les charges à couvrir pour le démantèlement, afin de lisser leur impact dans le temps. La prochaine évolution du tarif de réseau, qui prendra en compte ces réflexions, est attendue début 2028.
Le régulateur insiste par ailleurs sur la nécessité d'accompagner les consommateurs. Il rappelle que les tarifs de réseaux de gaz ne doivent financer que les infrastructures gazières, et non d’autres objectifs de politique publique. À long terme, des pistes plus audacieuses pourraient être étudiées : rapprochement des systèmes gaziers et électriques, prise en charge d’une partie des coûts par le budget de l’État, ou encore contribution des autorités organisatrices de la distribution du gaz dans certains cas.
Des enjeux sociaux et territoriaux majeurs
La question du prix du réseau gazier ne se résume pas à une équation technique. Elle pose des enjeux sociaux majeurs. Aujourd’hui, le tarif de réseau représente environ un tiers de la facture globale de gaz pour un ménage. Si ce tarif augmente de 3,5 % par an pendant vingt-cinq ans, son poids dans la facture finale pourrait devenir difficilement supportable pour les foyers les plus modestes, notamment ceux qui vivent dans le parc locatif social.
La CRE souligne d’ailleurs l’importance de maintenir les aides à la rénovation énergétique et à l’efficacité énergétique pour les clients gaz. Car la sortie du gaz fossile ne signifie pas seulement une substitution par du biométhane, mais aussi une électrification massive du chauffage. Or, l'électrification suppose des investissements lourds : installation de pompes à chaleur, isolation renforcée des bâtiments, adaptation des installations électriques. Tous ces travaux ont un coût, qui s’ajoute à celui de l’énergie elle-même.
Les territoires ne sont pas égaux face à ces transformations. Certaines zones rurales ou périurbaines, où le réseau de gaz dessert peu de clients, pourraient voir leurs tarifs s’envoler. À l’inverse, les grandes agglomérations, où le réseau alimente des usages industriels ou des réseaux de chaleur urbains, bénéficieront d’une meilleure mutualisation des coûts. La CRE estime nécessaire de permettre aux acteurs locaux d’identifier dès maintenant les zones où la présence durable du réseau gazier est indispensable, afin d’optimiser les investissements et d’éviter des dépenses inutiles.
Réinterroger le cadre régulatoire
Pour la CRE, la soutenabilité de la transition gazière justifie de réinterroger en partie le cadre de régulation. Elle s’engage à maintenir l’attractivité des opérateurs et à accompagner les effectifs dans la transformation. La régulation tarifaire ne doit pas uniquement se concentrer sur l’efficience des coûts, mais aussi sur la qualité de service et la sécurité des réseaux.
Le régulateur identifie plusieurs axes de travail. Maintenir un cadre régulatoire incitatif sur les coûts dans la durée, avec comme contrepartie une régulation incitative à la qualité de service. Garantir un cadre permettant la poursuite des investissements pour assurer la sécurité des réseaux en phase de décroissance. Trouver la bonne répartition des charges entre les consommateurs actuels et futurs pour atteindre un niveau de tarif soutenable en 2050, sans pénaliser excessivement les consommateurs d'aujourd'hui. Explorer des mesures complémentaires au tarif pour assurer le financement direct ou indirect des infrastructures à long terme.
La CRE précise que les pistes de réflexion présentées dans son rapport ne constituent pas des décisions. Elles seront intégrées, le cas échéant, dans les prochaines discussions tarifaires, qui s’ouvriront en 2027 pour une décision début 2028. Mais l’urgence est là : sans anticipation, le risque est grand de voir les derniers consommateurs de gaz en 2050 supporter seuls le poids financier d’une transition qui concerne l’ensemble de la société.
Un débat qui dépasse les frontières françaises
La France n'est pas seule à affronter ce dilemme. Partout en Europe, les pays engagés dans la décarbonation de leur mix énergétique se heurtent à la même difficulté : comment financer des infrastructures de moins en moins utilisées, mais toujours nécessaires ? L'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique planchent sur des questions analogues. Certains pays envisagent de convertir une partie de leurs réseaux gaziers pour transporter de l'hydrogène, ce qui permettrait de prolonger leur utilité tout en contribuant à la décarbonation. Mais l'option, techniquement complexe et coûteuse, ne résout pas à court terme la question du financement.
La CRE a d’ailleurs échangé avec plusieurs régulateurs européens pour nourrir sa réflexion. Elle a également consulté l’ensemble des parties prenantes françaises : opérateurs, administration, autorités organisatrices de la distribution du gaz, associations d’élus, associations de consommateurs, organisations syndicales. Tous partagent le même constat : l’effet ciseau est inévitable, mais ses conséquences peuvent être atténuées par une action anticipée et coordonnée.
Le rapport de la CRE a le mérite de poser clairement les termes du débat. Il montre que la transition énergétique n'est pas seulement une affaire de technologies ou d'objectifs climatiques. Elle soulève des questions d’équité, de solidarité entre générations, de répartition territoriale des coûts. Elle impose de penser ensemble le court terme et le long terme, les intérêts des consommateurs actuels et ceux des consommateurs futurs. Bref, elle exige une vision politique, au sens noble du terme, qui dépasse les seuls calculs tarifaires.
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Source: www.greenetvert.fr
