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Une enquête qui épouse trop volontiers les récits militants
Ce qui surprend aujourd’hui, ce n’est pas que Complément d’Enquête se saisisse de la question écologique – un sujet crucial, légitime, urgent. C’est qu’il le fasse en adoptant presque spontanément les schémas d’interprétation forgés par les milieux militants, comme si l’enquête ne consistait plus à éprouver ces récits, mais à les mettre en scène. Dans plusieurs numéros récents, les discours construits par des associations engagées semblent glisser sans résistance dans le montage final. On y retrouve les mêmes indignations, les mêmes angles, les mêmes figures médiatiques, comme si le débat était clos avant même d’avoir commencé.
Le cas Shein, comme celui des PFAS, illustre ce glissement mieux que n’importe quel éditorial. Les téléspectateurs entendent les ONG, les activistes, les coalitions qui sont devenues les voix dominantes du débat environnemental. Ces voix sont indispensables, sans doute. Elles alertent, questionnent, obligent. Mais ce que l’on n’entend presque jamais, ce sont les autres voix, celles des agences sanitaires, celles des experts institutionnels, celles des chercheurs aux analyses plus nuancées, parfois plus prudentes, toujours plus complexes. Et lorsqu’elles apparaissent, c’est souvent pour être contredites ou moquées par une voix off omniprésente.
Cette absence de pluralité n’est pas un détail technique. Elle modifie la nature même du reportage. Ce qui devrait être une enquête devient une confirmation. Ce qui devrait ouvrir un sujet se contente de refermer le débat. En un mot, l'émission cesse de questionner un récit pour en épouser un autre, déjà façonné ailleurs.
La ligne du service public ne se brouille pas seule
Ce brouillage intervient dans un paysage médiatique déjà saturé de tensions. Le moindre sujet devient l’occasion d’un face-à-face idéologique. Le débat public s’est durci, fragmenté, parfois caricaturé. Dans cet environnement, on attendait du service public qu’il reste un point fixe, un espace où l’on prend le temps de déplier les faits, de confronter les points de vue, de résister à l’appel du spectaculaire. C’était son rôle, c’était sa promesse. Et c’est précisément cette promesse qui semble vaciller.
À mesure que Complément d’Enquête se laisse gagner par les récits militants qui structurent aujourd’hui une partie du débat écologique, l’émission perd quelque chose de fondamental, cette capacité à se tenir au-dessus de la mêlée, à garder la distance nécessaire pour éclairer sans prendre parti. Elle donne par instants le sentiment d’endosser une cause, d’épouser une indignation, de s’inscrire dans un combat plutôt que de l’analyser.
Or cette dérive, même involontaire, altère la perception du public. Car ce qui fait la force d’un média public, ce n’est pas d’être consensuel, c’est d’être fiable. C’est de pouvoir affirmer que le reportage ne découle pas d’un climat idéologique extérieur, mais d’un travail journalistique rigoureux, parfois ingrat, souvent complexe.
Une neutralité fragile à l’heure où elle devrait être exemplaire
Dès lors, la question dépasse largement le choix d’un angle ou la sélection d’un interlocuteur. Elle touche au cœur même de la confiance dans le service public. Comment continuer de voir en lui un arbitre, un repère, un espace où les contradictions peuvent se rencontrer sans s’annuler, lorsque certaines enquêtes semblent résonner davantage avec les attentes d’un camp que servir la curiosité de tous ?
Le défi n’a rien d’abstrait. Il est immédiat. Il est essentiel. Dans un moment où le débat public se durcit, où les certitudes remplacent la nuance, où les récits militants gagnent la bataille de l’attention, le service public ne peut pas se permettre de glisser, même légèrement, vers l’un des pôles du débat.
La neutralité n’est pas un héritage, c’est une exigence qui se renouvelle chaque soir à l’antenne. Et c’est précisément cette exigence qui semble aujourd’hui vaciller. À Complément d’Enquête désormais de montrer qu’elle demeure une valeur vivante, et non un souvenir.
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Source: www.greenetvert.fr
