On s’attend à un livre d’ingénierie du pouvoir. On découvre aussi un texte traversé par une intuition poétique : le monde ne se pilote plus depuis des positions fixes. Il se traverse. Il se contourne. Il se lit en mouvement. C’est ce fil discret, mais constant, qui distingue Bifurcation d’une grande partie de la production stratégique contemporaine.
La première image forte est celle de la neuvième planète du système solaire.Une planète hypothétique, jamais observée directement, mais dont l’existence est déduite des perturbations qu’elle exerce sur d’autres corps célestes. Invisible, mais agissante. Les auteurs s’en emparent pour décrire une influence nouvelle : non spectaculaire, non revendiquée, mais structurante. Dans un univers saturé de discours et d’images, la puissance ne tient plus à ce qui se montre, mais à ce qui oriente silencieusement les trajectoires.
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Mobilis in mobile : agir dans l’instable
Cette idée trouve un prolongement décisif dans une autre référence, plus ancienne encore : mobilis in mobile. La devise attribuée par Jules Verne au capitaine Nemo – « mobile dans l’élément mobile » – devient une véritable boussole stratégique. Elle dit, en une formule, ce que tant de modèles peinent à formuler : le monde n’est plus un décor stable dans lequel il suffirait de se positionner, mais un milieu mouvant dans lequel il faut apprendre à se déplacer sans cesse.
Être mobilis in mobile, ce n’est pas courir plus vite que les autres. C’est refuser l’illusion de l’immobilité. Dans un environnement où les récits, les alliances, les perceptions et les rapports de force se recomposent en permanence, l’immobilité devient une faiblesse. La stratégie cesse d’être un plan figé ; elle devient un art de la navigation. On ne tient plus un territoire, on ajuste une trajectoire.
Cette mobilité n’a rien de fébrile. Elle suppose au contraire une grande discipline : observer avant d’agir, accepter l’incertitude, corriger en continu. Là encore, la métaphore éclaire. Comme un sous-marin dans un océan changeant, l’acteur stratégique efficace n’est pas celui qui s’expose, mais celui qui sait évoluer dans la profondeur, capter les courants, sentir les variations de pression.
Bienvenue Mister Chance : quand un jardinier donne des leçons aux grands de ce monde
C’est ici que la Planète 9 et mobilis in mobile se rejoignent. L’une parle de gravité invisible, l’autre de mouvement permanent. Ensemble, elles dessinent une même vision : la puissance contemporaine ne s’exerce plus par la proclamation, mais par l’ajustement.Elle ne repose plus sur la conquête d’un point haut, mais sur la capacité à rester en mouvement dans un monde qui l’est déjà.
Cette sensibilité au vivant culmine dans l’épilogue du livre, avec la figure inattendue de Mister Chance. Le jardinier de Bienvenue Mister Chance ne maîtrise aucun code du pouvoir. Il parle de saisons, de racines, de croissance lente. Et pourtant, dans un monde saturé de discours experts, ce langage élémentaire devient audible, presque prophétique. Manuel Lagny et Mathieu Gabai y voient une leçon décisive : le réel finit toujours par reprendre ses droits, souvent sous une forme simple, presque naïve.
La stratégie efficace respecte les cycles et les résistances
Le jardin, comme la planète invisible ou l’océan en mouvement, rappelle une vérité ancienne : on ne commande pas au vivant, on compose avec lui. Tirer sur les branches n’accélère pas la croissance. Forcer un récit ne crée pas l’adhésion. La stratégie efficace est celle qui respecte les rythmes, les cycles, les résistances.
En assumant ces images, Bifurcation prend un risque : celui de ne pas se contenter d’un langage technicien. Mais c’est précisément ce risque qui fait sa singularité. Dans un monde obsédé par la méthode et la performance immédiate, le livre rappelle que comprendre, c’est parfois accepter le détour. Que penser juste suppose aussi de savoir raconter autrement.
La poésie n’y est jamais décorative. Elle est un outil de lucidité. Elle permet de saisir ce que les chiffres seuls ne disent pas : la texture du monde, son instabilité, sa part d’ombre. Et c’est peut-être là la proposition la plus profonde de Bifurcation : redevenir mobiles dans l’élément mobile, pour agir sans s’illusionner sur la possibilité de tout maîtriser.
Le livre Bifurcation – Notre nouveau monde après la communication
Par Manuel Lagny et Mathieu Gabai sortie en librairie le 12 février est disponible en précommande sur le site : https://www.editionsdeleclaireur.fr/bifurcation-manuel-lagny-mathieu-gabai
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