Agritech : l’innovation africaine qui bouscule nos champs
L'Afrique a longtemps été présentée comme le continent des urgences : urgence climatique, urgence alimentaire, urgence démographique. Pourtant, sur le terrain, une autre histoire est en train de s’écrire : celle d’une nouvelle révolution verte portée par les start-up agritech africaines. Dans les champs, les villages, les fablabs et les campus, une génération d’innovateurs réinvente notre manière de produire, de transformer et de consommer la nourriture. Une dynamique encore discrète, mais déjà massive : plus de 400 start-up agritech africaines ont levé près de 1,5 milliard de dollars*, dans un marché mondial évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars et en forte croissance**.
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De la "révolution verte" aux données de terrain
La première « révolution verte » s’est jouée au XXᵉ siècle autour des engrais, des semences et de la mécanisation. Elle a permis d’augmenter les rendements, mais au prix d’une pression accumulée sur les sols et les ressources en eau. Aujourd’hui, les « agripreneurs » africains misent sur un autre levier : l’information.
La conjonction de climats difficiles, de ressources limitées et d’une population jeune et acquise aux technologies mobiles, a accéléré l’adoption de l’agritech par des milliers d’exploitants. Des capteurs installés au cœur des parcelles, couplés à des stations météo locales, aident les producteurs à décider quand arroser et dans quelle quantité, parfois via un simple SMS ou un message WhatsApp. Les images issues de drones ou de satellites permettent de détecter des débuts de maladies ou de stress hydrique bien avant qu’un œil humain ne les détecte. Résultats : moins de gaspillage, moins de stress face au climat, et des rendements mieux sécurisés.
Des plateformes qui changent la vie des producteurs
D'autres innovations, moins visibles, tout aussi importantes, ont réussi à prendre racine : les plateformes qui connectent producteurs et marchés. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, des start-up ont mis en place des applications de mise en relation directe entre petits exploitants ou coopératives, et acheteurs. Une productrice de maïs ou de tomates peut ainsi, via son téléphone, connaître le prix réel pratiqué sur différents marchés, vendre sans intermédiaires et mieux organiser l’écoulement de sa récolte. L’enjeu est clair : des revenus plus stables et une meilleure capacité à se projeter. Pour les acheteurs, c’est une façon de sécuriser l’approvisionnement et de tracer les produits.
Le rôle décisif des campus africains
Derrière cet essor de l’agri-tech africaine, on trouve souvent des lieux qui leur ont permis d'expérimenter : des universités, des centres de recherche, des incubateurs. Ce sont des environnements où l'on peut tester un prototype d'irrigation sur une parcelle, confronter un modèle économique à la réalité d'une coopérative, ou se former au code et à l'agronomie.
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Au Maroc, par exemple, l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) fait partie de ces institutions qui ont choisi de mettre l'accent sur des formations pratiques en agritech, des plateformes d'expérimentation agricole et l'accompagnement de projets entrepreneuriaux. Elle n'est pas la seule : de Nairobi à Abidjan, des campus africains sont des points de rencontre entre étudiants, chercheurs, agriculteurs, start-up et acteurs publics. Ce tissu d’écoles, de laboratoires et d’incubateurs joue un rôle clé : transformer une bonne idée en solution viable, puis en entreprise qui tient la route.
L'Afrique est trop souvent décrite comme un continent "à nourrir", rarement comme un continent qui invente des réponses originales à des défis que nous partageons : la pression sur l'eau, le dérèglement climatique, la nécessité de mieux rémunérer les producteurs. Or ce qui se joue aujourd'hui dans les exploitations familiales africaines, dans les hubs d'innovation africains, parle directement à nos propres débats sur la transition agricole et alimentaire. Comment produire plus de valeur avec moins de ressources ? Comment concilier technologie et sobriété ? Comment faire en sorte que le numérique profite d’abord aux producteurs, plutôt qu’aux seuls intermédiaires ? Une autre révolution verte est en cours, à portée de ces entrepreneuses et entrepreneurs qui codent pour les champs et pensent l’innovation à hauteur d’agriculteur.
* selon le rapport AgTech 2024/2025
** selon Business Research Insights 2025
Par Faissal Sehbaoui, directeur général d’AgriEdge
Source: www.linfodurable.fr
